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Léconomiste du Togo

Financer l’agriculture et la petite entreprise au Togo, le défi de l’information

Cet article s’appuie sur une enquête conduite entre novembre 2019 et juin 2020 auprès de vingt-deux responsables du processus d’octroi de crédit des banques de la place du Togo, dans le cadre de nos travaux de recherche sur le financement bancaire de la PME au Togo (2021 et 2024). Les répondants sont anonymisés et identifiés par leur fonction, commerciale ou risque, conformément au protocole de recherche.

Le 17 septembre 2026, à l’occasion de la troisième session ordinaire du Conseil National du Crédit (CNC) du Togo, le Ministre des Finances et du Budget, M. Essowè Georges BARCOLA, a identifié le financement de l’agriculture et des petites entreprises parmi les principaux points de vigilance du secteur financier.

Si, au premier semestre 2026, les nouveaux crédits accordés à l’agriculture ont atteint 15,4 milliards de FCFA, contre 8,4 milliards de FCFA sur la même période en 2025, selon les données présentées par le CNC, cette progression reste principalement portée par les crédits de campagne en faveur de la filière coton. Le contraste demeure marqué entre le poids économique de l’agriculture, qui représente autour de 20 % du PIB (Banque mondiale, 2025), et la place qu’elle occupe dans le crédit bancaire. C’est dans ce contexte que le Ministre a appelé les banques à accroître leurs financements en faveur de l’agriculture et des petites entreprises, notamment à travers des dispositifs tels que le Projet d’appui au mécanisme incitatif de financement agricole fondé sur le partage des risques (ProMIFA).

Cet appel intervient dans un contexte où l’élargissement du financement de l’économie doit également tenir compte de la qualité des portefeuilles bancaires. Selon le rapport annuel 2025 de la Commission bancaire de l’UMOA, le taux brut de dégradation du portefeuille clientèle au Togo est passé de 7,9 % fin 2024 à 12,4 % fin 2025. Le secteur bancaire togolais a, par ailleurs, enregistré une perte nette de 20,5 milliards de FCFA en 2025. Sur la même période, le montant net comptabilisé au titre de la dépréciation des risques et des pertes sur créances irrécouvrables est passé de 19,1 à 96,9 milliards de FCFA. Le taux de dégradation de 13,4 % communiqué au CNC à fin mars 2026 invite à suivre attentivement cette évolution.

Ces indicateurs portent sur l’ensemble du secteur bancaire et ne permettent pas d’attribuer la dégradation observée aux financements de l’agriculture ou des petites entreprises en particulier. Ils rappellent néanmoins que l’élargissement de l’accès au crédit doit s’accompagner d’une meilleure connaissance des emprunteurs, de leurs activités et de leurs flux financiers.

Au-delà de cet enjeu prudentiel, le financement bancaire de la petite entreprise demeure un sujet de débat ancien et lancinant. La question n’est peut-être pas seulement celle du risque que les banques accepteraient ou non de prendre sur cette catégorie d’entreprises. Elle est aussi celle de l’information dont elles disposent pour l’apprécier.

Le crédit bancaire commence par l’information

Dans la littérature, les difficultés d’accès au crédit des petites entreprises sont anciennes et s’expliquent notamment par l’asymétrie d’information. Lorsqu’une entreprise dispose de davantage d’informations que le prêteur sur sa situation et ses perspectives, cette asymétrie peut conduire à une sélection adverse et à un rationnement du crédit (Stiglitz & Weiss, 1981). Cette problématique est particulièrement marquée pour les petites entreprises, dont l’information financière est souvent incomplète ou de qualité insuffisante (Berger & Udell, 1998). Elle ne se limite toutefois pas à la phase précédant l’octroi du crédit. L’asymétrie d’information peut également générer un aléa moral après le financement, lorsque la banque ne dispose pas d’une visibilité suffisante sur l’utilisation effective du crédit et sur les décisions de l’emprunteur susceptibles d’affecter négativement son remboursement.

Dans le contexte du Togo, nous avions conduit, entre novembre 2019 et juin 2020, une enquête auprès de cadres impliqués dans les décisions de crédit des banques de la place. Les travaux issus de cette enquête mettent en évidence une asymétrie d’information qui tient d’abord à la qualité insuffisante des données comptables produites par les petites entreprises. Cette situation explique en partie la prudence des banques à l’égard de ces entreprises. Cette prudence s’accentue lorsque les activités concernées, exercées dans un environnement marqué par un degré élevé d’informalité, sont insuffisamment documentées et donc difficilement évaluables.

Dès lors, comment le banquier décide-t-il ?

Les entretiens montrent qu’il identifie d’abord les limites des documents qui lui sont remis, puis élargit son analyse à d’autres sources d’information.

« au niveau des PME, très souvent, les états financiers ne reflètent pas réellement la santé financière de l’entreprise. Il est possible de dire qu’il y a trois bilans : le bilan réel, le bilan qui va aux impôts et le bilan qui va à la banque. » (Cadre de la fonction commerciale)

Face à ces documents jugés insuffisants, le banquier se tourne vers des éléments plus qualitatifs, que la littérature qualifie de « soft » (Stein, 2002). Il regarde notamment les flux bancaires ou mouvements confiés.

« C’est avec les mouvements sur le compte qui orientent sur le niveau du chiffre d’affaires du client en l’absence d’états financiers certifiés. » (Cadre de la fonction risque)

La connaissance du client vient compléter cette lecture.

« Si une PME n’a pas de chiffre certifié, d’abord c’est par la connaissance du client et surtout […] les mouvements de flux sur son compte qui nous permettent […] de pouvoir faire une analyse plus adaptée à l’affaire que nous voulons financer. » (Cadre de la fonction commerciale)

Cette lecture ne s’arrête toutefois pas aux flux. Elle intègre également l’historique de la relation bancaire, les antécédents de remboursement, le comportement auprès des autres établissements, la connaissance du secteur d’activité et celle du dirigeant. Sur ce dernier point, les entretiens montrent que cette appréciation ne s’appuie sur aucun document formel.

« pour mesurer la moralité de la personne, il n’y’a pas un document en tant que tel qui va te dire ça, c’est la durée de la relation en quelque sorte […] Moi je pense que cette réputation se construit dans la durée. » (Cadre de la fonction risque)

La décision de crédit repose ainsi sur une combinaison d’informations formelles, transactionnelles et relationnelles. Lorsque les états financiers sont insuffisants, le banquier cherche à reconstituer l’information qui lui manque. La décision de crédit ne dépend donc pas seulement des ressources disponibles, mais aussi de la capacité du banquier à lire l’activité et à apprécier le risque de la petite entreprise à partir des informations dont il dispose.

En agriculture, l’information prend une autre forme

L’agriculture présente une configuration particulière de ce problème. Les travaux de Balana et Oyeyemi (2022), à partir de données portant sur environ 5 000 petits exploitants au Nigeria, montrent que les contraintes de crédit agricole ne relèvent pas uniquement de l’offre de financement, et que l’accès à l’information, les coûts de transaction, la perception du risque et l’asymétrie d’information y jouent également un rôle important.

À cela s’ajoutent les caractéristiques propres à l’activité agricole, parmi lesquelles la saisonnalité, les cycles de production, la dispersion des producteurs, les aléas de production, les débouchés commerciaux et la dépendance à différents acteurs de la chaîne.

Dans ces conditions, le profil du producteur ne suffit pas à apprécier le risque. Il faut aussi comprendre la chaîne dans laquelle celui-ci s’insère, les contrats qui la structurent et les flux qu’elle génère. C’est à cette échelle que le banquier doit apprendre à lire.

Le Bureau d’Information sur le Crédit, une infrastructure à mieux exploiter

Le Bureau d’Information sur le Crédit (BIC) constitue déjà, dans l’UMOA, une infrastructure importante pour réduire l’asymétrie d’information entre les prêteurs et les emprunteurs. Il collecte notamment des informations auprès des organismes financiers et permet de produire des rapports de solvabilité destinés aux établissements de crédit.

Sa valeur croît avec la richesse des données qu’il agrège. Leur enrichissement, une actualisation plus régulière et une plus grande profondeur historique, nourris notamment par les usages financiers numériques, en élargiraient sensiblement la portée.

L’enjeu n’est donc pas de créer de nouveaux outils, mais de tirer pleinement parti de celui dont la place dispose. Plus les établissements alimentent le BIC et l’interrogent, plus il leur restitue une information que chacun cherche aujourd’hui à reconstituer de son côté.

Agir sur l’information et les pratiques de financement

Il n’existe pas de solution unique au déficit de financement bancaire des petites entreprises et du secteur agricole. Financer davantage ces activités suppose plutôt une action concertée des trois parties prenantes que sont les petites entreprises, les banques et les pouvoirs publics.

Du côté des petites entreprises et des exploitants agricoles, tout commence par la qualité de l’information produite. La capacité de la petite entreprise à présenter une information sincère, c’est-à-dire qui reflète sa situation réelle, contribue déjà à son accès au crédit. Formaliser l’activité, tenir une comptabilité, documenter les flux, professionnaliser la gestion et construire progressivement un véritable « CV financier » permettent de la rendre plus visible et plus lisible pour les institutions financières.

Les démarches engagées dans le cadre du MIFA, notamment à travers le ProMIFA, peuvent également contribuer à cette structuration, en renforçant notamment l’accompagnement des exploitants, la qualité des services financiers et l’adaptation des produits aux besoins des chaînes de valeur agricoles, tout comme l’action de l’Agence de développement des très petites, petites et moyennes entreprises (ADTPME) du Togo. Le partage de risques sur lequel repose ce mécanisme répond par ailleurs à une autre contrainte, celle du risque résiduel que ni l’entreprise ni la banque ne peuvent porter seules.

Du côté des banques, il s’agit à la fois de diversifier les offres de produits et de faire évoluer les méthodes d’analyse. Le crédit-bail peut répondre aux besoins d’investissement en permettant de financer directement un équipement, tandis que l’affacturage permet de transformer des créances commerciales en liquidités et de répondre aux besoins de trésorerie. Ces montages ne sont pas seulement des produits supplémentaires, ils déplacent l’analyse de ce que l’emprunteur possède vers ce qu’il encaisse.

Au-delà d’une analyse principalement centrée sur les états financiers, les banques pourraient davantage croiser les informations financières avec les données transactionnelles et contextuelles, notamment l’historique des paiements et des remboursements, les mouvements du compte, les flux confiés, la connaissance du secteur, la relation bancaire et certains éléments relatifs au dirigeant. Mené principalement de façon manuelle, ce croisement peut alourdir le coût d’instruction, notamment pour les financements de faible montant. L’automatisation du traitement des données pourrait contribuer à réduire cette charge.

Du côté des pouvoirs publics et des structures d’accompagnement, l’action peut porter sur les conditions permettant de produire, de fiabiliser et de mieux exploiter cette information. Au-delà des réformes structurelles, notamment fiscales et judiciaires, plusieurs leviers peuvent être mobilisés, à commencer par un véritable programme d’éducation financière et de renforcement des compétences des petites entreprises, la labellisation des entreprises et la digitalisation des services administratifs et économiques. L’approfondissement du registre des sûretés mobilières, sur le socle juridique offert par l’OHADA, mérite également d’y figurer. La consultation des inscriptions, aujourd’hui effectuée auprès du greffe du Tribunal du Commerce, gagnerait à être dématérialisée et accessible en ligne, afin de savoir rapidement si un matériel, un stock ou une créance est déjà nanti et à quel rang. Les travaux empiriques montrent qu’un registre ainsi exploité améliore l’accès au crédit, avec un effet d’autant plus marqué que l’entreprise est petite (Love, Martínez Pería & Singh, 2016).

Toujours du côté des pouvoirs publics, une autre piste pourrait être approfondie, celle d’un dispositif d’information sur le dirigeant de petite entreprise, inspiré notamment de l’indicateur dirigeant de la Banque de France. Dans un tissu économique largement composé d’entreprises individuelles, l’information bancaire se rattache à la structure plutôt qu’au dirigeant. Une même personne peut ainsi engager une nouvelle activité sans que son parcours antérieur soit lisible pour le prêteur. Il ne s’agirait pas de substituer une note du dirigeant à l’analyse financière, mais de formaliser, à partir de données objectives et vérifiables, certaines informations que le banquier recherche déjà, comme l’expérience, le parcours entrepreneurial, les éventuels antécédents judiciaires et l’historique financier. Les progrès de l’intelligence artificielle et de l’analyse des données pourraient, à terme, faciliter la collecte, le croisement et l’analyse de ces informations, afin de mieux éclairer l’appréciation du risque par les institutions financières.

De tels instruments supposent toutefois une matière première. L’enregistrement en ligne, la géolocalisation, la traçabilité des flux financiers ou encore la facturation électronique peuvent progressivement améliorer la visibilité des petites entreprises et contribuer à réduire l’asymétrie d’information qui les sépare des institutions financières.

En définitive, financer davantage les petites entreprises et l’agriculture au Togo ne dépend pas d’un seul acteur. Les ressources et les dispositifs de partage du risque relèvent des banques, des pouvoirs publics et de leurs partenaires. La lisibilité des activités, elle, revient d’abord aux petites entreprises et aux exploitants agricoles. Une information mieux produite et mieux partagée contribuerait à orienter davantage de crédit bancaire vers ces activités.

Par

Dr Jean K. TCHANGAI

Cadre bancaire

Chercheur, membre du CREFE et de l’équipe Dynamiques Rurales du LISST

Auteur de l’ouvrage Notation financière dynamique et dynamique des marchés financiers (2016)

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