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L’Allemagne tient à la stabilité de l’Afrique de l’Ouest

Le renouvellement de l’engagement financier de l’Allemagne envers la CEDEAO suggère que les dirigeants européens considèrent cette organisation comme cruciale pour la stabilité future de l’Afrique de l’Ouest.

Le ministère fédéral allemand du développement (BMZ) a l’intention d’accroître le soutien financier du pays à la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest). Cette aide financière pourrait atteindre 81 millions d’euros pour la consolidation de la paix et les programmes de développement économique.

Cette décision intervient à un moment où la CEDEAO est l’une des nombreuses organisations qui tentent de rétablir la stabilité en Afrique de l’Ouest. Depuis 2020, la région a connu six coups d’État réussis et deux tentatives de coup d’État.

« Le gouvernement allemand souhaite faciliter l’accroissement des échanges avec l’Afrique de l’Ouest en contribuant à rendre la région plus stable sur le plan économique », explique l’universitaire de Hambourg.

Toutefois, le renouvellement de l’engagement financier de l’Allemagne suggère que les dirigeants européens considèrent l’organisation comme cruciale pour la stabilité future de l’Afrique de l’Ouest. Lors de l’annonce du « paquet », la ministre allemande du développement, Svenja Schulze a déclaré que « les solutions aux crises en Afrique de l’Ouest doivent venir de la région ».

 La CEDEAO est « un acteur central qui non seulement joue un rôle actif de médiateur dans les crises, mais qui fait aussi beaucoup pour les prévenir ».

Et la ministre de poursuivre : « Mon rôle est de soutenir activement les solutions de la région pour la paix et le développement économique. Il s’agit également de s’attaquer aux causes profondes des conflits.

 Cela inclut un développement économique qui crée des emplois pour la population jeune, des systèmes de Sécurité sociale et des autorités locales qui se soucient visiblement de la population. »

Une région d’intérêt (allemand)

Bien que les détails précis de la destination de l’argent allemand ne soient pas encore clairs, le gouvernement allemand a indiqué que l’argent serait utilisé pour développer le « Fonds de la CEDEAO pour la stabilisation et le développement régionaux dans les régions fragiles ».

Ce fonds vise à prévenir d’autres coups d’État en renforçant les Forces civiles en attente de la CEDEAO, en améliorant les systèmes d’alerte rapide en cas de crise et en s’attaquant aux facteurs plus fondamentaux qui contribuent au renversement des gouvernements, tels que le chômage et la désillusion.

À cette fin, une partie des 81 millions d’euros versés par l’Allemagne servira également à développer le marché et le réseau électriques de l’Afrique de l’Ouest, notamment par l’utilisation accrue des énergies renouvelables. On espère ainsi contribuer à lever l’un des principaux obstacles à la croissance économique de la région, à savoir l’insuffisance et le manque de fiabilité de l’approvisionnement en énergie, et donc, en fin de compte, accroître les niveaux d’emploi et d’activité économique.

Michael Staack, titulaire de la chaire de Sciences politiques à l’université Helmut Schmidt de Hambourg, explique à African Business que l’intérêt de Berlin pour la région n’est pas nouveau, mais que l’environnement actuel d’instabilité l’a fait passer au premier plan de l’agenda politique.

L’« Allemagne a identifié l’Afrique de l’Ouest comme une région d’intérêt il y a de nombreuses années », explique-t-il. « Cela s’explique en partie par la proximité de la région avec l’Europe.

 Alors que l’Allemagne cherche généralement à agir dans le cadre de l’Union européenne et à aligner sa politique étrangère sur celle des autres États membres, Berlin et Bruxelles sont tous deux conscients de la façon dont les événements au Sahel peuvent se répercuter sur l’Europe, par exemple en augmentant les niveaux de migration vers le continent. »

La ministre allemande des Affaires étrangères, Annalena Baerbrock, a explicité ce point en déclarant : « Lorsque les États du Sahel sont en faillite, nous en ressentons les ondes de choc ici en Europe également. C’est pourquoi nous devons continuer à soutenir les populations de la région, en leur apportant une aide civile et militaire. »

Les récits russes gagnent du terrain

Svenja Schulze fait également remarquer que l’instabilité politique et économique au Sahel peut favoriser l’émergence de l’extrémisme et accroître la menace de voir des organisations terroristes commettre des atrocités, tant en Afrique de l’Ouest qu’en Europe.

Pour ces raisons, Michael Staack note que l’Allemagne a des « motivations intéressées et humanitaires » pour apporter un soutien financier à la CEDEAO.

Berlin a peut-être également été encouragé à proposer des mesures de soutien financier aux pays d’Afrique de l’Ouest par l’intermédiaire de la CEDEAO, compte tenu du contexte géopolitique plus large et de la lutte d’influence que se livrent les puissances mondiales en Afrique.

En particulier, la Russie a cherché à développer des liens avec les pays du Sahel dans le contexte du déclin de l’influence des puissances coloniales telles que la France et de l’incapacité des acteurs internationaux à résoudre les problèmes économiques et politiques fondamentaux qui affectent depuis longtemps la région.

Cela a incité le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorious, à déclarer au parlement allemand que « les récits et les offres russes semblent gagner du terrain au Sahel, et la communauté occidentale en perd ; le Sahel est et restera stratégiquement pertinent pour cette raison précise, en particulier compte tenu de la présence russe dans la région ».

Alors que l’Allemagne entame un processus de retrait de ses troupes du Mali, où elle a déployé environ 1 000 soldats dans le cadre d’une mission de maintien de la paix des Nations unies depuis 2013, Berlin semble chercher des moyens non militaires d’atteindre ses objectifs de politique étrangère en Afrique de l’Ouest et de conserver son influence dans une région du monde « stratégiquement pertinente ».

Opportunités commerciales

Michael Staack ne néglige pas les considérations économiques : « Le commerce entre l’Allemagne et l’Afrique de l’Ouest s’est développé ces dernières années et le gouvernement allemand semble voir le potentiel économique du continent, mais de nombreuses entreprises allemandes restent très prudentes quant à l’investissement dans ce qui est considéré comme une région risquée. »

En effet, en 2021, les investissements directs étrangers de l’Allemagne vers l’Afrique s’élevaient à environ 1,6 milliard d’euros, soit moins d’un pour cent du total de ses flux d’investissement à l’étranger, la plupart des investissements étant concentrés en Afrique du Sud et dans une poignée de pays d’Afrique du Nord.

 Bien que l’industrie allemande ait exprimé son intérêt pour le développement de ses activités en Afrique, en particulier dans les domaines des énergies renouvelables et du gaz naturel, peu d’entreprises, à l’exception des grands constructeurs automobiles, se sont implantées sur le continent.

« Le gouvernement allemand souhaite faciliter l’accroissement des échanges avec l’Afrique de l’Ouest en contribuant à rendre la région plus stable sur le plan économique », explique l’universitaire de Hambourg.

« Il s’agit à la fois d’une action directe, en rétablissant l’ordre politique et en réduisant ainsi les niveaux de risque perçus et réels, et d’une action indirecte, en encourageant le développement économique et la croissance à long terme, ce qui pourrait à son tour créer de nouvelles opportunités pour les entreprises allemandes. »

Bien que l’Allemagne soit motivée pour engager davantage de fonds dans la CEADEAO pour diverses raisons sécuritaires, géopolitiques et économiques, les dons de Berlin ne seront sans doute pas suffisants pour influencer de manière décisive la politique d’une région en proie à des troubles.

« Les pays ne peuvent pas faire grand-chose avec des ressources limitées, et il s’agit d’une mesure positive à certains égards, mais il est peu probable qu’elle permette d’effleurer les problèmes profonds auxquels l’Afrique de l’Ouest est confrontée dans un contexte de coups d’État et d’incertitude politique et économique », conclut Michael Staack.

African Business

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