Carte bancaire vs Mobile Money : la fausse guerre des paiements en Afrique
En Afrique, la carte bancaire et le mobile money sont souvent présentés comme deux solutions opposées, comme s’il fallait impérativement choisir entre les deux, voire considérer que l’une finira par remplacer l’autre.
Pourtant, lorsqu’on observe les usages sur le terrain, cette opposition apparaît largement artificielle.
Elle repose davantage sur une vision technologique — parfois même idéologique — que sur une analyse concrète des comportements des utilisateurs, des réalités économiques locales et des parcours clients propres au continent africain.
Deux instruments, deux logiques, deux réalités
La carte bancaire et le mobile money ne répondent pas aux mêmes logiques. Ils ne servent pas les mêmes usages. Ils ne ciblent pas les mêmes besoins.
Les opposer revient à comparer une autoroute et une route de proximité : toutes deux sont essentielles, mais pour des trajets différents.
Le mobile money : l’infrastructure invisible du quotidien africain
Le mobile money s’est imposé non pas par effet de mode, mais par nécessité structurelle.
Faible taux de bancarisation, forte pénétration du téléphone mobile, prédominance de l’économie informelle : le terrain africain était prêt.
Un outil du quotidien, pas un produit bancaire classique
Le mobile money est devenu :
- un moyen de paiement courant (factures, frais scolaires, transport, petits commerces),
- un outil de transfert P2P, usage encore dominant,
- un substitut au cash, plus sécurisé et plus traçable,
- un compte d’épargne express,
- un point d’accès au micro-crédit pour des millions d’utilisateurs.
Pour les acteurs de l’informel, petits commerçants, artisans, transporteurs, il représente une formalisation douce de l’activité économique, sans rupture brutale avec leurs habitudes.
La confiance des utilisateurs finaux est là. La récurrence aussi. L’adoption locale est massive.
En Afrique subsaharienne, près de 50 % des comptes de mobile money mondiaux sont concentrés sur le continent, générant plus de 2,5 milliards de dollars de transactions quotidiennes.
Ce n’est plus une innovation. C’est une infrastructure.
La carte bancaire : discrète, mais indispensable
Face à cette domination du mobile money, la carte bancaire pourrait sembler marginale. Ce serait une lecture superficielle.
Là où la carte reste incontournable
La carte bancaire demeure essentielle pour :
les paiements internationaux, l’e-commerce régional et global,
les segments premium et corporate, les transactions à montant élevé,
les plateformes à ambition panafricaine ou internationale.
Son usage est plus urbain, plus concentré, plus élitiste parfois — mais stratégique.
Dans les grandes villes africaines, elle est omniprésente dans :
- les supermarchés, les hôtels, les compagnies aériennes,
- les plateformes de réservation, les services numériques internationaux.
Une carte qui évolue
La carte bancaire africaine n’est plus celle d’hier :
- montée en puissance du sans-contact, développement des cartes prépayées,
- interconnexion avec les portefeuilles mobiles, émergence de réseaux panafricains comme la PAPSSCARD pour réduire la dépendance aux schémas internationaux.
Plus de 70 % des consommateurs au Moyen-Orient et en Afrique utilisent désormais le sans-contact. La carte se réinvente, elle ne disparaît pas.
Une rivalité artificielle, un futur hybride
Opposer carte bancaire et mobile money revient à poser une mauvaise question.
La vraie question est ailleurs : comment orchestrer intelligemment les deux dans un même parcours client ?
Le futur des paiements en Afrique ne sera ni 100 % mobile money, ni 100 % carte bancaire. Il sera : hybride, contextuel, piloté par les usages réels, adapté par pays, par segment, par moment de vie client.
Un même utilisateur peut :
- payer son transport en mobile money le matin,
- régler ses courses par QR code à midi,
- effectuer un paiement e-commerce par carte le soir,
- recevoir un transfert international via un wallet le lendemain.
Ce n’est pas une incohérence. C’est une réalité.
Banques et opérateurs télécoms : la convergence est une obligation
Les collaborations entre banques et opérateurs mobiles ne sont plus optionnelles.
Elles sont la condition pour :
- élargir l’inclusion financière,
- enrichir les offres,
- fluidifier les parcours,
- capter de nouveaux relais de croissance.
Les portefeuilles numériques deviennent des portes d’entrée vers des services financiers complets : épargne, crédit, assurance, paiement, transfert international.
Les banques qui l’ont compris ne cherchent plus à “combattre” le mobile money. Elles l’intègrent, l’orchestrent, le complètent.
Tendances clés à observer
- Hybridation des parcours de paiement : Un même service proposant carte, mobile money, QR code, virement instantané.
- Montée en puissance du QR code marchand : Pont naturel entre mobile money et univers bancaire.
- Cartes liées aux wallets mobiles : Effaçant la frontière entre compte bancaire et portefeuille mobile.
- Paiements transfrontaliers africains : Accélérés par des initiatives panafricaines comme PAPSS.
- Data & scoring alternatif : Exploitation des données de mobile money pour le crédit et l’assurance.
Les entreprises qui comprendront cette logique construiront des modèles solides, durables et inclusifs. Les autres continueront à empiler des solutions… sans vraie stratégie.
Khalid KEZIRE
Knowledge Enthusiast
Chief Digital offficer & Head Marketing Comm’s Bank of Africa – Togo