Léconomiste du Togo

Banques de l’UEMOA : un ciel sans nuages ?

Les commentaires enthousiastes se succèdent au vu des publications des résultats annuels 2025 des banques cotées sur la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) d’Abidjan.

Il est vrai que, pour presque tous les 15 établissements concernés, l’exercice échu est celui de nouveaux records sur beaucoup de composantes du bilan comme du compte de résultat, avec des taux annuels de progression souvent à deux chiffres. La poussée des dépôts du public et le gonflement continu des placements de trésorerie figurent parmi les éléments les plus remarquables, mais les crédits à la clientèle enregistrent aussi une augmentation notable. Les efforts de maitrise des charges de fonctionnement assurent la bonne tenue des coefficients d’exploitation tandis que l’évolution limitée du coût du risque limite les besoins de provisions pour créances en souffrance.

Ces évolutions vertueuses conduisent d’abord pour la plupart de ces banques à des coefficients de rentabilité et à des bénéfices encore en hausse. Les résultats nets de la Société Générale de Cote d’Ivoire et de la Société Ivoirienne de Banque -respectivement 101 et 57 milliards de FCFA – sont ici les plus éloquents. De plus, les dividendes distribués sont de même en augmentation fréquente, représentant souvent largement plus de 50% du résultat dégagé, et pouvant aller jusqu’à plus de 100% de celui-ci. Ces performances très attractives expliquent logiquement la hausse sensible des cours de ces entreprises sur la BRVM depuis début 2026, qui touche aussi la holding ETI et le groupe Orabank, moins performants depuis quelques années.

Cet échantillon laisse donc espérer que 2025 se situe bien dans le prolongement des années 2020/2024, témoins d’une rapide expansion du secteur bancaire de l’Union Économique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA).  Il reste toutefois opportun de replacer ces conclusions partielles dans des perspectives plus globales.

D’abord, les performances saluées comportent un double biais. Elles visent presque uniquement certains des établissements -ou groupes- les plus importants de la région, qui ne rassemblent qu’une minorité des banques agréées. Les rapports récents de la Commission bancaire montrent cependant que cette catégorie tend à occuper dans la profession une place croissante pour les bilans et les résultats. En outre, 6 de ces sociétés cotées opèrent en Côte d’Ivoire -et partiellement pour les 3 groupes cotés- qui est aussi le pays, de loin, le plus important de la zone en matière bancaire : plus de 35% des bilans et 37% des grandes entités contre 20% du nombre d’établissements fin 2024.

L’ouverture fin avril 2026 à Abidjan d’une filiale du géant nigérian Zenith Bank prouve d’ailleurs l’attractivité particulière du pays. Si ces corrélations sont logiques, elles obligent aussi à la prudence quant aux résultats qui seront notés sur le reste du système bancaire. Si la Cote d’Ivoire maintient régulièrement une croissance économique supérieure à 6%, appuyée sur une stratégie à long terme attentivement suivie qui favorise ses grandes banques, les autres pays de l’Union connaissent actuellement des contextes moins favorables pour des raisons économiques -Togo, Sénégal-, politiques -Sahel, Sénégal-, sécuritaires -Sahel-, qui fragilisent leur secteur bancaire et restreignent les opportunités financières. Ces disparités multiformes dans l’Union pourraient aussi gêner le fonctionnement optimal du marché de la dette publique régionale, devenu stratégique dans les emplois des banques – plus de 25% en moyenne dans la zone, mais nettement au-delà dans certains pays comme le Sénégal.

Sur un autre plan, le système bancaire reste encore peu orienté vers certains domaines cruciaux pour la transformation des économies de la région.  Certes, de vrais progrès apparaissent engagés pour le financement des petites et moyennes entreprises (PME), tant du fait des actions des banques soucieuses de marquer des points sur ce marché dans un climat de concurrence aigüe que grâce à l’intensification des systèmes de partage des risques menés par des bailleurs multi- ou bilatéraux.

Toutefois, de lourdes insuffisances subsistent dans le financement d’autres domaines névralgiques ; celui des logements économiques et de moyenne gamme, dont le déficit régional va croissant ; celui des investissements d’adaptation et de correction au dérèglement climatique dont les besoins augmentent et les enjeux s’aiguisent ; celui de grandes infrastructures, pour lequel la montée en puissance des banques locales devrait leur permettre d’être plus souvent parties prenantes de ces opérations. Une expansion des concours dans ces périmètres devrait avoir des impacts économiques et sociaux très positifs, même si les risques encourus sont, à court terme, plus conséquents. Le durcissement continu de la concurrence pourrait avoir une influence positive sur ces plans.

Un autre point d’attention est celui du rapport entre les dividendes versés par les banques et le niveau de capitalisation de celles-ci. Malgré la dernière importante évolution -doublement en 2023 du capital minimum, porté à 20 milliards de FCFA (30,5 millions d’EUR) -, ce critère reste nettement inférieur à celui maintenant exigé dans beaucoup de pays africains : 25 milliards CFA dans la CEMAC, 66 millions d’EUR au Ghana, 70 millions de USD au Kenya, 50 millions d’USD pour la République Démocratique du Congo, … et de 120 à 300 millions d’USD au Nigéria selon les catégories.

Même si la stabilité du FCFA et le suivi rapproché de la Commission Bancaire favorisent la solidité des banques dans l’Union, la modestie de la capitalisation moyenne observée comporte des inconvénients variés : difficulté de respecter certains ratios prudentiels tel celui de la division des risques ; aptitude limitée à participer au financement de projets de grande envergure ; retard possible pour des investissements technologiques indispensables dans les banques. Ces handicaps sont spécialement gênants dans les pays de l’Union où les besoins de financement ont considérablement grandi en raison de la croissance nationale et de la taille de certaines entreprises, comme en Côte d’Ivoire. Pour remédier à ces contraintes, globales ou locales, les Autorités monétaires pourraient utiliser plusieurs instruments : nouvelle hausse du capital minimum, durcissements des ratios, baisse des taux d’intérêt, introduction d’une différenciation entre plusieurs catégories de banques.

Les résultats déjà visibles de 2025 peuvent avec juste raison réjouir le monde bancaire de l’Union. Ils doivent aussi constituer pour celui-ci une puissante incitation à faire lui-même les mutations nécessaires pour mieux accomplir la mission qui lui revient.

Paul Derreumaux

Partager

Laisser un commentaire

Catégories

Autres articles

Deux ONG allemandes appellent l’UE à investir davantage en Afrique

juin 2, 2026

Germanwatch et Misereor avertissent qu’une baisse de l’aide au développement, dans un contexte multipolaire, fragiliserait l’Europe et faciliterait l’accès d’autres...

BAT : le Togo dit non à 65 milliards de sursouscription. La leçon de Lomé

mai 31, 2026

Alors que les soumissions ont quadruplé la mise initiale, Lomé limite sa levée à 27,5 milliards FCFA, un acte de...

La BRVM valorise le rôle des marchés de capitaux africains au forum « Capital With Purpose » de Barcelone

mai 29, 2026

La Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM), représentée par son Directeur Général, Dr Edoh Kossi AMENOUNVE, a pris part au...

Le leader togolais de la microfinance, FUCEC-Togo, change de direction

mai 28, 2026

Le nouveau directeur general de la Faîtière des Unités Coopératives d'Epargne et de Crédit (FUCEC) du Togo, Kodjo KEGLO a...