L'économiste du Togo

Chronique: Ne tenez pas l’Afrique pour acquise

Faire évoluer les idées reçues sur le continent africain est la priorité de la Fondation Mo Ibrahim (MIF) depuis sa création en 2006. C’est tout l’objet de ce dernier rapport “Global Africa”, qui vise à mettre en exergue à la fois le potentiel et les atouts considérables de l’Afrique dans le monde d’aujourd’hui, la diversification croissante de ses partenaires, mais aussi son insuffisante représentativité dans l’architecture multilatérale actuelle, très en-deçà du minimum syndical.

Ce dernier point fut au centre de nos échanges lors du Ibrahim Governance Weekend 2023 (IGW), qui s’est tenu à Nairobi du 28 au 30 avril. C’était notre premier retour sur le continent depuis la crise du Covid, et ce fut un grand moment de retrouvailles et d’échanges directs, à tous les niveaux, avec les grands acteurs de notre continent, sur la nécessité et les moyens de tirer le meilleur de notre potentiel.

Le monde change. Soyons objectifs. Les hypothèses passées sont remises en cause, l’ordre ancien enregistre de multiples fractures. Changement climatique et pandémies ignorent les frontières et appellent à des solutions partagées. De nouvelles puissances émergent, les équilibres géostratégiques sont en constante recomposition.

Quelle est alors exactement la place de l’Afrique, avec sa jeunesse en pleine croissance, ses ressources naturelles clés, ses géographies et parcours divers ? Le temps est passé de sous-estimer notre continent, de lui parler de haut, de lui donner des instructions. Ne tenez pas l’Afrique pour acquise.

Je me réjouis de voir que la dynamique en faveur d’une réforme du système multilatéral prend enfin de l’ampleur. Notamment l’attribution d’un siège permanent à l’Union africaine (UA) au sein du G20, pour laquelle je milite depuis longtemps, récemment encore dans l’édition du centenaire de Foreign Affairs. L’intérêt fondamental du G20 réside dans sa représentativité : plus large que le G7, mais suffisamment restreint pour tenir autour d’une table.

Vingt gouvernements s’y retrouvent- 19 grands pays plus l’Union Européenne – définis par leur “importance systémique pour l’économie mondiale”. Ce que “systémique” signifie exactement est sujet à interprétation. Cette ambiguïté explique sans doute pourquoi, alors que l’Afrique héberge près d’un cinquième de la population mondiale (proportion qui ne cesse d’augmenter), elle n’est représentée que par un seul siège au G20 : celui de l’Afrique du Sud. En comparaison, l’Europe, qui représente moins d’un dixième de la population mondiale, détient six sièges à elle seule : Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie, Russie plus l’Union Européenne.

Défendue l’an dernier par le président Macky Sall lorsqu’il était à la tête de l’Union Africaine (UA), l’idée d’un siège spécifique pour l’UA a rapidement été soutenue par la France, puis les États-Unis et l’Allemagne ainsi que par plusieurs grands pays du Sud Global : Brésil, Chine, Indonésie. Le sommet du G7 en mai 2023 a marqué un tournant important, car pour la première fois, l’UA a été invitée en tant qu’observatrice.

Les conclusions du G7 ont d’ailleurs inclus un soutien à une représentation renforcée de l’Afrique dans les forums internationaux. Toutes ces bonnes paroles restent à traduire dans les faits. En juin, l’Inde a également apporté son soutien, avec l’envoi d’une lettre de Narendra Modi à tous les dirigeants du G20, proposant une adhésion complète et permanente de l’UA à partir du prochain sommet organisé par l’Inde.

Lors du Sommet de Paris pour un Nouveau Pacte Financier Mondial (22-23 juin 2023), plusieurs chefs d’État et de gouvernement africains ont plaidé d’une seule et même voix en faveur d’un système multilatéral plus équitable, avec le soutien notamment du président Macron et du Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres.

Je salue enfin la toute récente position du Conseil européen du 30 juin 2023 ¬– soutenir la représentation de l’UA au sein du G20 est bien la logique même pour son organisation « jumelle ». Il faut maintenant qu’un consensus émerger à temps pour que le sommet du G20 de New Delhi les 9 et 10 septembre entre dans l’histoire comme premier sommet du G21, avec l’UA en tant que membre permanent à part entière. Le temps est compté

Mo Ibrahim

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