Léconomiste du Togo

Dr. Jean Koudjokoum TCHANGAI à propos du financement bancaire des PME au Togo: Quand le banquier interprète le non-dit


Dans les pays en développement, l’accès des petites et moyennes entreprises (PME) au financement bancaire demeure une problématique majeure. Ces difficultés s’expliquent en grande partie par de fortes asymétries d’information et par des contraintes structurelles qui caractérisent les relations entre les PME et les institutions financières. Dans ce contexte, analyser la décision de financement du point de vue des banquiers apparaît essentiel pour comprendre les conditions d’accès au crédit bancaire.

En s’appuyant sur l’ensemble des banques opérant au Togo, notre recherche examine, à partir de 22 entretiens menés auprès de cadres bancaires du pays, la décision de financement en matière de financement d’une PME ne disposant pas d’informations de qualité. En effet, dans ce contexte de forte asymétrie d’information, les banquiers doivent composer avec des données financières souvent jugées peu fiables, voire inexistantes. L’étude met donc en lumière les stratégies formelles ou informelles et relationnelles de reconstitution de l’information manquante par les banquiers ainsi que les critères subjectifs qu’ils mobilisent dans l’évaluation du risque de crédit et la prise de décision.

Elle révèle que des facteurs internes à la banque, tels que, les objectifs assignés aux acteurs décisionnels ou les relations interpersonnelles, ainsi que des éléments subjectifs liés au profil propre du dirigeant de la PME comme ses croyances, son style de vie, sa nationalité ou son engagement politique, peuvent constituer des éléments discriminants dans le processus de prise de décision dans ce contexte.


Impacts de la recherche


Cette recherche propose une lecture renouvelée du financement bancaire de la PME, en se plaçant d’un point de vue peu étudié, celui de l’offre, c’est-à-dire du point de vue des banquiers décideurs de l’octroi de crédit. En privilégiant cette approche par l’offre, cette étude montre comment ces acteurs, qui opèrent dans un contexte de forte asymétrie de l’information notamment l’opacité et l’insuffisance de la documentation financière propres à de nombreuses PME, arrivent à prendre leurs décisions de financement.


Les résultats de notre recherche révèlent que face à ces contraintes, les banquiers togolais recourent à des critères qualitatifs et atypiques notamment la qualité de la relation d’affaires, la réputation de l’entreprise ou encore l’attitude du dirigeant. Ces pratiques informelles s’éloignent des cadres classiques basés sur les données chiffrées des bilans. Les banquiers utilisent habituellement des ratios standardisés (e.g., fonds de roulement, besoin en fonds de roulement, soldes intermédiaires de gestion, capacité de remboursement, capacité d’autofinancement, etc.) pour apprécier la rentabilité, la trésorerie, la structure financière et évaluer le risque d’une demande de crédit. Les pratiques observées dans notre étude se distinguent par leur dimension subjective, essentielle pour comprendre la logique réelle d’octroi de crédit aux PME.


Sur le plan théorique, notre étude enrichit les travaux sur l’asymétrie d’information et la finance comportementale en contexte africain, en montrant comment le banquier confronté aux spécificités locales, adapte son approche décisionnelle au contexte en agissant comme un interprète du comportement et de l’environnement de la PME, dépassant ainsi le rôle traditionnel d’un pur analyste financier.


D’un point de vue managérial, l’impact est triple. Premièrement, (1) l’étude fournit aux établissements bancaires un cadre interprétatif permettant de formaliser des pratiques souvent implicites mais essentielles à l’analyse du risque en contexte de forte opacité informationnelle. Deuxièmement, (2) elle permet aux PME de mieux appréhender les attentes implicites des banquiers et d’adapter en conséquence leur posture afin de maximiser leurs chances d’accès au crédit. Enfin, (3) elle offre aux pouvoirs publics des leviers d’action concret pour améliorer l’accès au financement bancaire des PME : mise en place des mécanismes d’incitations et de contrainte encouragent les PME à répondre aux exigences de l’offre, réformes structurelles (fiscales, judiciaires, etc.) et professionnalisation accrue des organismes d’assistance en matière de gestion, de comptabilité et de fiscalité. Elle invite également à la mise en place d’un véritable programme d’éducation financière et de renforcement des compétences des PME. Très concrètement, elle recommande également la labellisation des PME, la mise sur pied d’un indice de l’indicateur dirigeant PME inspiré de celui de la Banque de France ainsi que le soutien et la promotion des créations de sociétés d’assurance-crédit.


Fondements de la recherche


Dans cette recherche, l’on mobilise deux cadres théoriques complémentaires pour analyser et comprendre les pratiques décisionnelles des banquiers dans un environnement caractérisé par la forte asymétrie d’information. D’une part, la théorie de l’asymétrie d’information, à travers les concepts d’aléa moral (Akerlof, 1970) et de sélection adverse (Stiglitz & Weiss, 1981), ont permis d’expliquer les réticences des banques à financer les PME, qui à leurs yeux sont plus risqué et opaque c’est-à-dire peu transparentes contrairement aux Grandes Entreprises. D’autre part, l’approche comportementale (Simon, 1947 ; Kahneman & Tversky, 1979 ; Shiller, 2003 ; Hirigoyen, 2008) qui postule que les décisions financières ne relèvent pas d’une pure rationalité, mais sont influencées par des biais cognitifs, émotionnels et sociaux (Honoré, 1998 ; Pompian & Wood, 2006 ; Péon & Calvo, 2010) permet de mieux comprendre le processus décisionnel dans ce contexte spécifique.


Méthodologie


La recherche s’inscrit dans une démarche qualitative, de type inductif et adopte une posture constructiviste. L’enquête a été menée à partir de 22 entretiens semi-directifs réalisés auprès de cadres décisionnaires issus de l’ensemble du secteur bancaire togolais, chaque établissement de crédit ayant été représenté par au moins un répondant. L’analyse des données a été conduite selon la méthodologie Gioia (2013), qui permet de faire émerger les concepts à partir du discours des interviewés et de les structurer en dimensions théoriques. Cette approche a permis d’élaborer un modèle de prise de décision d’octroi de crédit en contexte de forte asymétrie d’information.

Dr. Jean Koudjokoum TCHANGAI

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