L'économiste du Togo

Le franc CFA, une devise refuge malgré les critiques ?

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Cette monnaie commune à 15 pays africains, indexée à l’euro et garantie par la France, s’impose peu à peu comme une valeur refuge pour certains pays.

Plus de 30 % depuis le début de l’année 2024, c’est le taux d’inflation observé au Nigeria, dont le cours du naira – la monnaie nationale – s’est effondré ces dernières années. Loin d’échapper à ce phénomène mondial, l’Afrique de l’Ouest est elle aussi sévèrement touchée par l’augmentation générale des prix, couplée à une forte dépréciation de certaines devises.

Dans la sous-région, les pays de la « zone franc » peuvent quant à eux compter sur la relative stabilité de leur monnaie pour limiter la casse causée par la « vie chère ». Le franc CFA serait-il pour autant devenu une devise refuge pour les pays voisins ?

Une devise intermédiaire plutôt que refuge

À l’origine de ce terme récent se trouve une série d’annonces politiques. En avril 2023, cinq États du Nigeria avaient alors officiellement adopté le franc CFA dans le cadre de certains échanges commerciaux. Pour Séraphin Prao, enseignant-chercheur agrégé d’économie à l’université de Bouaké, cette expression relève plus d’un « abus de langage » que d’une réalité objective.

L’universitaire rappelle que la région d’Afrique de l’Ouest est marquée par un important maillage de pays où circulent huit monnaies distinctes. « De part et d’autre des frontières, les populations ont toujours eu l’habitude d’utiliser plusieurs devises et, en période de crise, il est naturel que les acteurs économiques se tournent vers la valeur la plus forte et stable. »

M. Prao souligne ici le caractère circonstancié des choix monétaires. Le Nigeria souffre, par exemple, d’une production d’hydrocarbures dégradée en raison notamment de détournements sur son propre territoire, faisant ainsi chuter les résultats. Selon la Banque mondiale, en 2000, les bénéfices tirés du pétrole contribuaient à hauteur de 22 % du PIB, quand, en 2021, ce chiffre avait chuté pour atteindre 6 %.

Dans ces circonstances, il est clair que le franc CFA – dont la valeur fait l’objet d’une parité fixe avec l’euro – rassure. « Mais rappelons tout de même qu’avant 2022 le naira était systématiquement plus fort que le franc CFA », précise le chercheur. La monnaie nigériane étant dotée d’un taux de change variable, les cartes peuvent ainsi être rebattues en permanence par les fluctuations de son économie.

En Afrique de l’Ouest, le franc CFA est donc davantage une devise « pratique » pour le commerce frontalier et appréciée pour sa convertibilité. « Parmi les pays extérieurs à la zone franc, personne n’immobilise vraiment de francs CFA », ceux-ci sont souvent reconvertis en dollars et en euros avant de financer l’achat d’or ou d’obligations d’État : deux investissements traditionnellement considérés comme refuge.

Mais ce modèle de stabilité est aujourd’hui remis en question puisqu’il revient à dépendre de la bonne santé d’une économie lointaine : celle des pays de l’Union européenne. Une dépendance accrue par des réserves insuffisantes, selon Séraphin Prao : « Il est généralement recommandé de disposer de l’équivalent d’au moins six mois d’importations, mais, au sein de l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine), le compte n’y est pas. »

Bien que le chiffre soit en baisse, le Nigeria dépasse quant à lui sept mois d’importations, avec près de 34 milliards de dollars de réserves.

La nécessaire évolution du modèle franc CFA

Bien que le contexte de crise inflationniste rende le franc CFA attractif, ce dernier est plus que jamais critiqué parmi les membres de cette union monétaire ; en témoignent les prises de position des autorités de transition au Sahel ou les engagements du président sénégalais nouvellement élu Bassirou Diomaye Faye.

Ces voix en faveur d’une évolution du système monétaire sont l’expression d’un malaise persistant à l’égard de l’ancienne puissance coloniale. Par ailleurs, la perception négative de cet instrument économique ne relève pas seulement du symbole. Nombreux sont les économistes comme M. Prao à ne pas avoir oublié l’épisode de 1994.

Sous la pression du FMI, de la Banque mondiale et de Paris, les dirigeants de la zone franc – réunis hâtivement à l’hôtel Méridien de Dakar – n’avaient eu d’autre choix que d’accepter une dévaluation de 50 % du franc CFA. « Cet événement brutal et humiliant a en partie sapé la confiance », commente l’économiste.

C’est précisément pour répondre à ces critiques que la France d’Emmanuel Macron avait relancé, dès 2019, les négociations autour d’une nouvelle monnaie commune, baptisée éco. Cette vaste réforme prévoit notamment un rapatriement des réserves détenues par la Banque de France vers le continent africain ainsi que le retrait de représentants français au sein des institutions de l’union monétaire.

Mais certains dénoncent un changement de façade qui ne modifierait pas le pilier de ce système : l’indexation à l’euro. Or le projet originel de l’éco entend se défaire de ce principe, il s’agit même de la première condition d’adhésion à une monnaie commune avancée par le Ghana et le Nigeria.

Ces deux poids lourds souhaitent une union autour d’une devise souveraine et dont le taux de change serait variable. M. Prao plaide quant à lui pour une période de transition, en passant par une indexation à un « panier de monnaies » composé du dollar, de l’euro et du yuan afin de bénéficier des avantages de ces fortes devises.

Plus globalement, l’élargissement de l’union monétaire pourrait changer la donne dans une région encore trop peu connectée. Le commerce intra-africain oscille entre 10 et 15 % du volume total des échanges, là où, en Europe et en Amérique du Nord, les chiffres avoisinent parfois les 60 % (données de l’Union africaine).

Les perspectives sont donc immenses pour les marchés d’Afrique de l’Ouest, mais plusieurs obstacles viennent freiner la transition, à commencer par les disparités importantes entre les prétendants à l’éco dont les économies ont parfois du mal à atteindre les « objectifs de convergence ».

C’est aussi une question hautement politique puisque l’intégration du Nigeria suscite des craintes particulièrement vives auprès d’autres dirigeants. Il faut dire que ce géant aux 200 millions d’habitants représente à lui seul 66 % du PIB de l’espace Cedeao. Devant cette perspective, certains États, telle la Côte d’Ivoire, redoutent une perte de leadership dans la région.

Annoncée pour 2027, avec de longues années de retard, la transition du franc CFA vers une nouvelle monnaie commune élargie n’a pas fini de bousculer la sous-région, le temps de parvenir à un compromis.

lepoint

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