Léconomiste du Togo

Sommet France Afrique : une véritable relance ?

La France semble s’honorer à juste titre d’un succès d’audience et de résultats commerciaux positifs à l’issue du Sommet France-Afrique de Nairobi. La réussite finale de cette nouvelle grand-messe exigera toutefois qu’elle soit gagnant-gagnant pour les deux parties.

Le lieu choisi pour la réunion était judicieux pour mieux mettre en lumière l’Afrique anglophone, encore mal connue de beaucoup de francophones, et le Kenya, pays hôte. Celui-ci est à fin 2024, par son Produit Intérieur Brut (PIB), la sixième puissance africaine et la troisième au Sud du Sahara, avec 120 milliards de USD courants. Cette performance s’appuie sur diverses réussites remarquables, dont témoignent les quatre exemples suivants. Un système bancaire puissant, diversifié et sophistiqué de longue date, dans lequel a éclos il y a près de 20 ans, grâce au produit M’Pesa, le mobile banking dont l’Afrique est un des champions mondiaux. Un accès à l’énergie électrique particulièrement élevé -près de 80% à ce jour- grâce notamment à des installations solaires et géothermiques de grande envergure.

Des entreprises modernes et performantes dans de nombreux secteurs, tels l’agriculture d’exportation (thé, fleurs, fruits, café), des industries de transformation de taille internationale, un écosystème vivace de Start-Up et d’Intelligence artificielle. Une organisation régionale dynamique, l’East African Community (AEC), qui compte une population de 350 millions d’habitants, proche de celle de l’Union Européenne, dont 57 millions pour le seul Kenya, pionnier en 2000 et encore leader de l’AEC. Nairobi est donc bien l’exemple d’une capitale de l‘Afrique qui gagne, qui réunit encore peu de membres.

Le Kenya a bien sûr besoin de tous les soutiens possibles pour atteindre des ambitions à la hauteur de ses succès précédents. Dans le domaine économique, la venue sur son sol du maximum de nouvelles grandes entreprises étrangères, dont celles de la France, est souhaitée pour consolider sa croissance et maintenir son rang de première puissance régionale, réduire ses importations, élargir ses expertises à de nouveaux secteurs, et surtout créer des emplois qualifiés pour une population en hausse encore soutenue. De plus, les fortes répercussions du dérèglement climatique dans la région exigent des investissements et des innovations pour lesquels certaines entreprises françaises sont en mesure d’apporter expériences et formations. Au plan financier, l’Etat kenyan, lourdement endetté, vise à la fois à restructurer ses engagements pour de meilleures conditions, à diversifier les devises d’emprunt et à mobiliser des capitaux internationaux additionnels pour de nouveaux projets.

La France peut ici jouer un rôle direct, par ses organismes publics ou ses banques de taille mondiale, et une fonction de catalyseur auprès des institutions financières européennes et africaines. Au plan politique, l’intérêt et l’appui que lui manifeste la France et le surcroît d’audience internationale qu’apportera ce Sommet seront utiles au Président Ruto pour apaiser les tensions internes auxquelles il fait face dans la mise en œuvre de ses réformes. Ils le serviraient aussi dans sa volonté d’être un des principaux porte-paroles du continent pour exprimer les attentes économiques, environnementales et politiques de celui-ci et défendre une stratégie pour les satisfaire.

Pour la France, la réunion de Nairobi est d’abord l’occasion de relancer si possible une influence sur le continent qui s’est effritée depuis au moins une dizaine d’années. En économie, la position des entreprises françaises s’est réduite en valeur relative dans les pays francophones au fur et à mesure que ces marchés s’ouvraient à la concurrence, mais elle reste solide dans de nombreux secteurs, en particulier industriels et de services, comme le souligne chaque année le Conseil Français des Investisseurs en Afrique (CIAN). La bonne connaissance par les groupes tricolores des particularités et des contraintes des marchés africains et leur expertise reconnue sont des atouts qui leur permettent aussi de viser d’autres marchés africains face à des concurrents disposant parfois de moyens et d’appuis considérables.

Des implantations en Afrique de l’Est, ou ailleurs hors du Pré carré historique, font depuis longtemps partie de leurs objectifs – Total est au Kenya depuis plus de 60 ans et un des leaders du secteur dans toute l’AEC- . Le dynamisme économique et l’agilité dans les innovations qu’on y observe expliquent le renforcement régulier de la présence française dans ces régions, signalée durant le Sommet. Celle-ci s’effectue d’ailleurs en s’adaptant obligatoirement à l’environnement économique local : ce monde anglosaxon, qu’il soit commercial, réglementaire ou relationnel, diffère sensiblement de celui de l’Afrique francophone. L’ignorer conduit à l’échec et les entreprises le savent bien. Elles réussiront toutefois d’autant mieux dans leurs projets que l’Etat pourra leur apporter, comme le font d’autres compétiteurs étrangers, le soutien multiforme dont il tient les clés : financements adaptés, fiscalité acceptable, formation, assurance export audacieuse, recherche-développement, …

En politique, le chemin est sans doute plus délicat mais déterminant sur au moins deux points. L’un est la conception des relations avec les pays concernés. Le Président français a insisté sur un partenariat équilibré, probablement pour souligner que des reproches antérieurs d’inégalité, de mauvaise prise en compte des préoccupations des intérêts locaux, voire de condescendance n’étaient plus d’actualité. Cette nouvelle approche et un souci accru d’efficacité sont indispensables, face aux attentes partout exprimées par les gouvernements et les populations, pour retrouver une confiance mutuelle sur le long terme. Le second est la capacité pour la France de convaincre les autres pays européens, et l’Union Européenne elle-même, de multiplier des actions bien ajustées aux besoins des nations africaines. Au vu des moyens financiers de l’Europe, il pourrait en résulter une accélération notable du développement économique et social en Afrique. Le pari est difficile dans le contexte mondial actuel, mais l’enjeu vaut la peine que la France prenne en charge cette mission.

Ce Sommet s’est donc voulu une rencontre de renouveau au sein d’une famille à la fois plus dispersée et en partie recomposée. Il est probable que beaucoup de participants, publics comme privés, entreprises et Etats, partagent le souci d’identifier des partenaires solides et fiables, pour qu’ils se consolident eux-mêmes, et seraient disposés à agréer ce projet de relance. L’essentiel est donc que les messages, et spécialement ceux de la France, n’aient pas été seulement de nouvelles promesses, mais aussi l’entame d’engagements concrets et aux effets vite visibles.  Ceux qui attendent des améliorations de leur sort sont patients mais ont la mémoire longue.

Paul Derreumaux

Consultant indépendant – Président d’Honneur du Groupe BANK of AFRICA. Analyses économiques & bancaires

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